Emploi et temps de travail

Depuis que je suis en âge de voter, voire un peu avant, la lutte contre le chômage a été le principal objectif de la politique économique des gouvernements successifs. Je suis obligé de constater que, quelle que soit leur couleur politique, ils ont tous largement échoué : depuis le début des années 1980, 1 Français sur 10 est au chômage. Or, si les politiques économiques classiques de la gauche et de la droite devaient fonctionner, on peut supposer que, lors des 30 dernières années, elles l’auraient fait. Nous devons donc accepter que nous sommes dans un nouveau monde où les inflexions à la marge d’une politique de l’emploi ne suffiront pas à faire changer le paquebot de direction. Nous devons être plus créatifs et plus courageux.

 

Le mythe du salut par la croissance créatrice d’emplois

 

Le leitmotiv qui nous est asséné ad nauseam est l’équation simpliste croissance = emploi. Or, entre 1970 et 2008 le PIB a été multiplié par 2,5. Loin de suivre cette courbe, l’emploi a, lui, régressé. Commençons donc par un petit rappel historique.

1. La croissance diminue de 1% tous les 10 ans

 

croissance

A regarder les chiffres depuis les années 1960, on ne peut manquer d’observer une tendance lourde à la décélération de la croissance. Espérer générer une inversion forte et durable de cette tendance sans un changement également fort et durable de nos politiques économiques parait complétement chimérique.

2. La productivité, qui croissait de manière stable mais lente depuis le début du XIXè siècle, s’envole depuis le début des années 1950

 

Productivité-de-1881-à-1990

Alors qu’il avait fallu plus d’un siècle pour que la productivité soit multipliée par deux entre 1820 et 1920-1940, elle a depuis été multipliée par cinq. La révolution industrielle du XIXe siècle ou l’invention du travail à la chaîne au début du XXe siècle sont des gains de productivité presque négligeables au regard de ceux réalisés depuis cinquante ans. Entre 1970 et 2008, le PIB a plus que doublé. Mais, dans le même temps, grâce aux gains de productivité, le besoin total de travail a diminué de plus de 20%.

3. Le temps de travail décroit de manière nette

temps de travail

Entre 1900 et 1970, on est passé de 7 jours de travail hebdomadaires à 6, puis de 6 jours à 5. La journée est passée de 12 heures à 8. Les salariés ont gagné progressivement 5 semaines de vacances. En soixante-dix ans, alors que la productivité augmentait relativement lentement, on a divisé par deux le temps de travail. Mais depuis 1970, alors que la productivité a fait des bonds de géant, nous ne sommes plus capables de faire évoluer notre contrat social : à peu de chose près, à 38 heures en moyenne, la durée réelle d’un emploi à temps plein est la même qu’il y a quarante ans. La baisse de 20% du temps de travail observée est le fait de la multiplication des emplois à temps partiel.

4. Après s’être envolé dans les années 1970 le chômage se maintient dans un tunnel entre 8 et 12%

taux de chomage

L’étude du taux de chômage en parallèle à celle du temps de travail met en évidence une réduction du temps de travail subie, dictée par le marché, et non choisie. Le partage du travail actuel est un non-sens :

– D’un côté, un nombre croissant d’individus travaillant 0 heure par semaine ;

– De l’autre, ceux qui travaillent toujours, malgré la législation récente, plus 38 heures par semaine d’après l’INSEE ;

– Au milieu, toutes celles et tous ceux qui galèrent avec des petits boulots à temps partiel, subi.

Le temps de travail ou l’éléphant dans la salle

 

Il faut en finir avec les faux débats : si on intègre les gains de productivité colossaux réalisés dans notre économie depuis 40 ans, le débat n’est plus « pour ou contre la réduction du temps de travail ? » mais plutôt « quelle réduction du temps de travail ? » : RTT organisée par le marché (chômage pour les uns, temps partiel subi et précarité pour d’autres) ou RTT organisée par le débat et la négociation ?

De nombreux d’observateurs font aujourd’hui un bilan mitigé de la réforme dite « des 35 heures ».

Certes la manière dont la réforme a été conduite a dressé contre elle nombre de chefs d’entreprise qui en regrettaient le manque de flexibilité. On notera que cette flexibilité a été grandement améliorée par les 5 lois sur le temps de travail votées depuis.

Certes, les politiques d’exonération de charges sociales qui ont suivi les 35 heures n’ont ni queue ni tête. Les exonérations plafonnées ont un effet de cliquet qui piège plus des deux tiers des salariés français dans des revenus compris entre 1 et 1,6 SMIC. Subventionner les bas salaires, c’est les multiplier et engager la France dans la voie d’une dangereuse « smicardisation ». On a d’abord cherché à compenser les augmentations artificielles du salaire minimum par des exonérations de charges. On a donc subventionné le « travailler moins » des 35 heures pour encourager ensuite le « travailler plus » par de nouvelles exonérations de charges sur les heures supplémentaires ! On a encore institué une prime pour l’emploi au profit des travailleurs pauvres pour tenter de contrebalancer les effets de la « smicardisation », tout en multipliant les niches fiscales afin d’atténuer la surtaxation du travail qualifié ! Finalement, on a introduit plus de dysfonctionnements qu’on a résolu de problèmes.

Certes, le million d’emplois visé par la création des 35 heures n’a jamais été atteint.

Cependant, à l’actif de cette réforme, on peut placer les 300000 emplois créés d’après l’INSEE, alors qu’en pratique près de la moitié des salariés n’ont jamais eu accès aux 35 heures.

On peut ajouter aussi que le surcoût annoncé pour les entreprises a finalement été limité, grâce aux exonérations mais aussi au gel des salaires, aux gains de productivité, et à une meilleure organisation du travail.

Malgré tout, au final, depuis dix ans, on entend nombre de responsables politiques décréter que les 35 heures sont un poids insupportable pour l’économie française. Les socialistes français eux-mêmes les défendent avec de moins en moins de vigueur.

« Beaucoup ont peur d’être ridicules en parlant à nouveau du temps de travail. On en a déjà tellement parlé. Et puis, faut-il vraiment faire le bilan des 35 heures ? Les 35 heures devaient être une étape vers les 4 jours – 32 heures, mais qui s’en souvient ? On a peur d’être ridicule. On a peur de faire du réchauffé. Mais la peur n’est pas forcément bonne conseillère. Serons-nous capables de nous ressaisir et d’ouvrir un vrai débat sur cette question cruciale avant que la précarité généralisée ne débouche sur une crise majeure ? » (Michel Rocard et Pierre Larrouturou, La gauche n’a plus droit à l’erreur).

 

J’ai choisi de citer en premier lieu des personnalités de gauche, parce que Rocard et Larrouturou sont les derniers en date (à ma connaissance) à s’être prononcés sur le sujet. Cependant il est à noter, et c’est même fondamental, que la question du temps de travail dépasse largement les clivages gauche/droite.

 

En leur temps, Philippe Séguin, Alain Juppé, Philippe Douste-Blazy, Michel Barnier, Gilles de Robien, René Monory ont tous défendu une réduction massive du temps de travail

« La proposition de passer d’une semaine de cinq à quatre jours me semble pouvoir être un objectif mobilisateur pour le pays et ses entreprises. Il ne s’agit pas, contrairement à la caricature que certains ont voulu dresser de cette proposition, d’une réflexion malthusienne, mais d’une avancée possible pour permettre à chacun l’emploi et l’activité… Au total, j’y suis favorable pour deux raisons. La première, parce que s’engager dans cette voie constituerait un choc bien supérieur aux mesures – techniques et utiles – que nous prenons en ce moment, de nature à bouleverser les comportements. La mobilisation de toutes la société contre l’exclusion des « sans-travail » prendrait un éclat manifeste à la hauteur de l’enjeu. Deuxièmement, parce que, au-delà du chômage, la semaine de quatre jours serait un premier acte décisif vers la société post-productiviste, objet de glose plus que de progrès réels. Cet acte frapperait les imaginations et encouragerait les consciences individuelles à se détacher de la morale du travail pour le travail et à évoluer vers un meilleur équilibre. » Michel Barnier, Vers une mer inconnue, Hachette, Paris, 1994

« Ne l’écrivez pas dans vos journaux mais ce n’est qu’un premier pas (à propos de la loi de Robien). Un jour, il faudra baisser la durée légal du travail. » Gilles de Robien, vice-président UDF de l’assemblée, dans une interview au Parisien

« La culture, c’est très important car dans quelques années nous travaillerons tous 32 heures par semaine. Nous aurons du temps pour la culture. Il nous faut préparer cette évolution ». Philippe Douste-Blazy 1993

« Pour l’emploi, la première réforme nécessaire serait la baisse du temps de travail. Elle devra s’accompagner de la baisse des revenus individuels, même si celle-ci n’est pas proportionnelle à celle-là. » René Monory, Président du Sénat (Paris Match, 15/02/1994)

« L’organisation actuelle du travail ne répond plus, dans nombre de cas, aux attente des salariés qui aspirent à un temps mieux choisi, pour mieux concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale. C’est un constat de société, mais c’est aussi un constat économique. Diminuer et mieux organiser le temps de travail, c’est donner aussi un souffle nouveau et durable à la consommation. J’ajoute que la nécessité d’aller de l’avant en matière d’aménagement et de réduction du temps de travail, vaut pour le secteur public qui doit donner l’exemple. » Alain Juppé, Premier Ministre (Allocution au Sommet du travail et de l’emploi, 21/12/95)

« La semaine de quatre jours n’est pas forcément une utopie pour certains secteurs de notre économie, notamment dans l’industrie, si elle est associée à une réorganisation du travail qui permette d’améliorer la rentabilité du capital et si elle est fiancée par une diminution des charges sociales et par des accords salariaux. » Philippe Seguin, Président de l’Assemblée Nationale (Discours devant le COORACE le 24/09/1993)

 

 

Du côté des employeurs, ce n’est pas non plus le tabou auquel on pourrait s’attendre, à condition que la réduction du temps de travail ne s’accompagne pas d’une augmentation de la masse salariale.

« Il faut passer à 4 jours, 32 heures, sans étape intermédiaire. C’est le seul moyen d’obliger les entreprises à créer des emplois » affirmait Antoine Riboud, le fondateur de Danone en septembre 1993.

De nombreux autres se sont exprimés dans le même sens

« Pour lutter contre le chômage, il faut réduire significativement la durée du travail. Car, si vous la réduisez de quelques heures, la productivité absorbera la diminution des horaires. Il faut avoir la volonté de descendre à 32 heures, soit quatre jours par semaines. Cela nécessitera toute une nouvelle organisation du travail, et obligera toutes les industries et services à embaucher fortement.» Antoine Riboud, PDG de Danone, septembre 1993

« La réduction du temps de travail est incontournable pour résorber le chômage. Il est indispensable d’adapter la durée du travail au niveau de l’activité des branches et de l’économie nationale et internationale. À l’État de compenser la perte de salaire correspondant afin de maintenir les rémunérations.» Christian Boiron PDG des laboratoires Boiron (Enjeux-Les Echos, Avril 1993)

Le temps de travail a été divisé par deux depuis un siècle, et cette évolution doit se poursuivre grâce au progrès technologique. (…)C’est possible pour tous, y compris pour les dirigeants. J’ai moi-même réduit d’un cinquième mon temps de travail pour prouver – comme d’autre l’avaient fait avant moi – que même un patron peut travailler moins et rester aussi efficace ; tout irait beaucoup mieux si on disait « nous » au lieu de « Je ». Claude Bébéar, Président de AXA (le Monde, 13/03/1996)

« A terme, le durée de travail hebdomadaire de chaque individu pourrait être de quatre jours, celle de l’entreprise demeurant fixée à cinq ou six jours. Une telle organisation bouleverserait les conditions d’existence des personnels, en allégeant considérablement le coût et la fatigue des trajets domicile-travail, qui sont souvent des déplacements banlieue-centre ville, et en augmentant le temps disponible hors travail. A productivité du travail constante, elle conduirait à créer de l’emploi dans l’exacte proportion de la réduction du temps de la durée individuelle du travail. » Jean Peyrelevade, PDG du Crédit Lyonnais (Le Monde, 08/06/1993)

 

« La question du temps de travail mérite mieux que le débat caricatural que nous avons eu il y a quelques années », expliquait le 23 octobre 2010 Benoît Roger-Vasselin, président de la Commission emploi du MEDEF. « Aujourd’hui, il est très difficile de trouver un emploi stable avant 28 ou 30 ans. Puis, entre 30 et 40 ans, on demande aux gens de travailler plein pot et de tout réussir en même temps : leur vie privée et leur vie professionnelle. Et vers 55 ans, on les jette comme des mouchoirs en papier tout en leur demandant de cotiser plus longtemps… Objectivement, cela n’a pas de sens. Il faut rouvrir le débat sur une autre répartition du temps de travail tout au long de la vie ».

On ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont créés

 

Pour moi la conclusion s’impose d’elle-même. Il convient à la fois de réduire massivement le temps de travail (les 4 jours/32 heures) et les charges pesant sur les entreprises.
La loi doit fixer le principe de 4 jours et 32 heures travaillés par semaine. Le détail de l’application doit se négocier branche par branche et entreprise par entreprise : soit 4 jours de travail par semaine, soit 5 jours avec une semaine libre toutes les 5 semaines, soit un week-end de 4 jours toutes les 2 semaines, etc. Dans ce domaine, l’Etat doit laisser le principe de subsidiarité s’appliquer, et les partenaires sociaux décider au niveau local des modalités d’application.

Cette réduction du temps de travail doit être sans réduction de salaire sauf, éventuellement, une réduction de 2 à 3% pour les salaires supérieurs à 3 ou 4 fois le SMIC si nécessaire. Le coût financier doit être neutralisé en quasi-totalité par une baisse massive des charges sociales. Une réduction de 70% des cotisations sociales patronales permettrait une réforme à coût neutre pour les employeurs.

La réduction du temps de travail doit s’accompagner d’une vraie réforme du contrat de travail, qui doit évoluer vers un contrat de travail unique, à durée indéterminée, à droits progressifs. En 2006 le Conseil d’Orientation et de l’Emploi avait jugé que «les difficultés politico-juridiques entourant son application» étaient importantes, et que « la France [n’était] pas prête pour une réforme de cette ampleur. » Nous n’en sommes plus là, et la France doit maintenant choisir si elle préfère des réformes courageuses et choisies, ou douloureuses et imposées par ses partenaires et les marchés.

Conclusion

 

Comme on le voit, l’idée de semaine de 4 jours ne recoupe pas le traditionnel clivage droite-gauche, reprenant à la fois une revendication forte de la gauche à travers une baisse massive du temps de travail, et un symbole de la droite libérale avec la baisse massive des charges sur les entreprises et la fluidification du marché du travail. Plus qu’entre la gauche et la droite, cette question creuse un fossé entre les anciens et les modernes, ceux qui comprennent le monde tel qu’il est et ceux qui s’accrochent aux souvenirs du monde tel qu’il était. Pour s’approprier cette idée, trois conditions sont nécessaires :

  • Prendre conscience de la gravité de la crise actuelle
  • Refuser de s’en tenir aux recettes classiques qui vont contre le sens de l’histoire
  • Avoir le courage de se démarquer des modes de pensée dominants de ses amis politiques, quelle que soit leur couleur politique