Laïcité à Roubaix – ce que le NYT n’a pas dit

Il ne doit pas être aisé, pour un journaliste, d’écrire un papier sur une ville qu’on ne connait pas, après y avoir passé quelques heures, en ayant négocié la barrière d’une langue et d’une culture différentes, et en tentant de séparer, dans le discours du directeur de la communication local, l’information de l’exercice de relations publiques.

Dans leur article pour le New York Times, Alissa Rubin et Maïa de la Baume ont donc fait ce qu’elles ont pu. Le portrait qu’elles brossent de Roubaix a l’immense mérite d’être porteur d’espoir, ce qui est suffisant pour qu’on leur pardonne les manques criants de cet article, qui tient finalement plus du publi-reportage que de l’investigation.

Je me permets cependant de relever quelques points qui m’ont interpellé à la lecture de l’article.

D’une part, l’article ne fait jamais nettement la distinction entre immigration, culture, et religion. En particulier, un raccourci un peu rapide est fait entre islam et immigration. Quand l’article décrit Roubaix comme un berceau de l’immigration, il oublie de préciser que nombre de roubaisiens musulmans sont nés en France voire, pour nombre d’entre eux, à Roubaix. Par conséquent, petit à petit la question n’est plus l’intégration de populations de culture (et, accessoirement, de religions) différentes dans la population locale, mais bien du développement dans une population locale diverse d’une notion de citoyenneté commune, intégrant, entre autres, le principe de laïcité.

D’autre part, quand le NYT décrit le multiculturalisme apaisé à la roubaisienne, il oublie de mentionner les renoncements qui permettent cet apaisement.

Par exemple, l’article ne mentionne pas que plutôt que de faire appliquer la loi sur l’interdiction de l’abattage d’un animal à domicile, la ville cherche à minimiser les nuisances de cette pratique illégale en fournissant des bennes pour la collecte des carcasses lors de l’Aïd-el-Kebir. D’autres municipalités ont fait le choix de faire respecter la loi, via la fourniture d’un  abattoir mobile comme à la Courneuve par exemple.

Le troisième reproche qu’on peut faire à cet article, qui se veut un éloge à la laïcité à la française, est de décrire une réalité qui est finalement plus proche du communautarisme à l’anglo-saxonne. En décrivant l’Epeule comme un quartier musulman (« a Muslim neighborhood »), les journalistes mettent le doigt sur la faillite du système, ou du moins sur les énormes progrès restant à faire. En creusant un peu plus, elles auraient pu entendre l’histoire des intimidations dont sont victimes certains commerçants roubaisiens, tels les Delcour, ex-gérants d’une boucherie rue de Lannoy, harcelés et finalement poussés à mettre la clé sous la porte. Elles auraient aussi pu aussi lire le rapport de la Fédération des Associations Laïques de Roubaix, publié en 2008, sur le thème des manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires publics. Elles y auraient lu que 81% des professeurs de lycée interrogés signalent des tensions racistes ou religieuses parmi les élèves. Elles y auraient lu les commentaires suivants :

  • « Ignorance totale de ma personne, le père s’est adressé au directeur de l’école voisine. » (directrice de l’école)
  • «Refus d’un papa de s’adresser directement à la maîtresse de son enfant »
  • « Refus de serrer la main d’une femme»
  • « Refus de discuter de la scolarité de son enfant avec un professeur femme »
  • « Certains enfants non musulmans refusent de manger de la viande non consacrée, pour éviter les moqueries des autres »

Pour conclure, que la cohabitation entre musulmans et non-musulmans se passe relativement bien à Roubaix, c’est un fait. Que la ville soit un exemple de laïcité, j’en doute. Mais surtout, qu’on puisse poser comme postulat de base à un article un fossé entre musulmans et non-musulmans reste choquant et montre le travail qui reste à faire, à Roubaix comme dans le reste de la France, pour la laïcité.

4 Comments

  1. Un billet très intéressant qui appelle quelques remarques et questions.
    1) Entièrement d’accord avec votre premier reproche : « L’article ne fait jamais nettement la distinction entre immigration, culture, et religion. » On voit là la différence culturelle entre la vision anglo-saxonne de cette question et la vision française.
    2) Sur les renoncements, auriez-vous d’autres exemples ? L’abattoir mobile est en projet.
    3) Je ne pense pas que cet article soit une éloge de la laïcité à la française. Au contraire, l’auteure oppose à plusieurs reprises une vision nationale très restrictive de la laïcité à celle de Roubaix, qui serait beaucoup plus ouverte. Or, c’est très caricatural : la laïcité dans la loi de 1905 n’est pas aussi extrême qu’on veut le croire, d’ailleurs, Roubaix n’est jamais sortie du cadre de cette loi.

    • Merci pour votre commentaires.

      Concernant votre deuxième point, j’ai choisi l’exemple de l’abattoir car il est simple et tient en quelques lignes. J’aurais pu choisir le renoncement à célébrer les mariages le samedi après-midi, ou l’interdiction des terrasses après 20h30 à l’Epeule, comme autres exemples de cette quête du multiculturalisme apaisé se faisant au détriment de la liberté de la majorité, par le biais d’un renoncement à appliquer la loi. Mais le problème est plus vaste, n’est pas uniquement lié à la religion (d’où l’importance de différencier culture et religion), et donc aurait nécessité plus d’espace et de temps que je n’avais à lui consacrer.

      Concernant votre troisième point, vous avez raison, j’ai écrit trop vite et ce-faisant risqué le contre-sens. L’article est effectivement un éloge de la laïcité à la roubaisienne, par opposition au modèle français jugé restrictif. Mais la question reste : est-ce toujours de la laïcité ou du communautarisme proche du modèle anglo-saxon, du coup plus « assimilable intellectuellement » par l’auteure?

  2. Salut Grégory, Ton article va dans le bon sens car, bien évidemment, ce journaliste américain a pris, ci et là, sur le net, des articles évoquant, de manière trop aléatoire voire fallacieuse, Roubaix mais il ne connaît rien, manifestement, de cette ville et ses habitants. Une confusion est faite, en permanence, entre origine ethnique et religion, ce qui rappelle le droit local qui était en vigueur, en Algérie française, créant une sous-citoyenneté en raison d’une appartenance cultuelle vraie ou supposée. Aujourd’hui, le communautarisme en est le vecteur principal et, « ghettoïser », une partie de la ville et ses habitants, n’est pas un signe positif d’intégration mais, en revanche, celui d’une république, sur le déclin, bafouant ses principes d’égalité et d’indivisibilité !!!

    • Merci Khader. Oui, la confusion origine / religion, voire nationalité / religion est agaçante…